Claude  Mauriac
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Le Cirque 2

Préparant une tournée théâtrale avec, au programme, Le Cirque de Claude Mauriac, Nicolas Bataille, le metteur en scène (c’est à lui que s’adresse l’apostrophe dans le texte ci-dessous : (« À toi de jouer, Nicolas ! ») trouve que la pièce est un peu courte et demande à l’auteur une rallonge. « Nicolas Bataille m’ayant demandé une suite au Cirque, en vue d’une éventuelle tournée (la première pièce était trop courte), j’ai écrit, dans sa totalité, à deux scènes (dont une fut par la suite jugée inutile) et à quelques raccords près, Le Cirque 2 dans la seule journée du 7 novembre [1982] » (17 novembre 1982, Ti 8, 467). Nous suivons dans le Temps immobile la lente mise sur pied. « Création du Cirque 2 en janvier (pour un petit nombre de représentations en tournée) » (22 octobre 1983, Ti 8, 511). « Suivi de loin les répétitions du Cirque 2 » (26 novembre 1983, Ti 8, 422). « Le Cirque part demain en tournée » (8 janvier 1984, Ti 8, 518). « Arras où nous nous retrouvons aujourd’hui pour voir et entendre les comédiens du Cirque, le dernier soir de leur tournée, la première fois où je verrai enfin (il était temps) Le Cirque 2 sur une scène… » (19 mars 1984, Ti 8, 529).

Il est intéressant de rapporter ce que dit Claude Mauriac, à la même date, après la représentation, de l’impression ressentie. Cela peut aider ceux qui connaissent mal son œuvre à entrer dans cette pièce peut-être déroutante pour eux : « … Le Cirque 2 que je reconnais, mais où je ne me reconnais pas, ni rien qui me soit familier. C’est pourtant moi qui ai écrit cela de si désorientant et de si étrange. Toute ma vie je m’étais considéré comme le plus raisonnable des hommes, le moins initié qui fût aux choses de l’invisible et pour ceci surtout qu’en l’invisible je n’ai jamais cru, je continue à croire que je ne crois pas. Mais ce que j’écris, parfois, malgré moi et qui vient de moi, pourtant, c’est cela… » (Ti 8, 529).

Nous donnons ici la version originale avec ses adjonctions, et sa numérotation. Nous donnons à la suite la version jouée. Nous remercions vivement Madame Valérie Jeannet, actrice du Cirque, qui a retrouvé dans ses archives ce Cirque 2 jamais imprimé. (Texte inédit. Tous droits réservés.)

 

LE CIRQUE 2 [version originale]

 

 

 

1.

 

Retour à la scène de la Boîte noire du Cirque 1

 

LE MAGICIEN. – Merci. Merci beaucoup… Mais ce n’est encore rien. Le plus difficile est de faire réapparaître tout cela, les colombes, les foulards, les boules, le perroquet et le piano. J’oubliais le bouquet de fleurs.

 

Il entre dans la boîte noire, et lorsque l’on tire de nouveau le rideau, il n’est plus là.

 

M. LOYAL. – Ça c’est un peu fort. Où donc est-il passé ? Vous n’avez pas vu notre magicien, par hasard ? Et vous ? Non ? Mais c’est ennuyeux, très ennuyeux. Ohé. M. Merlin, ohé, où êtes-vous ?

 

 

2.

 

LE MAGICIEN (M. MERLIN) de nouveau visible – Je suis là.

Voix de M. LOYAL invisible – Où ça, là ?

M. MERLIN. – Mais là, à côté de vous. Tout près. Tenez, je vous touche… Je le touche, mais je ne le vois plus… Ohé, M. Loyal, où êtes-vous ?…

LE GUIDE (qui observait la scène de loin, s’approche). – Occupez-vous de vos affaires. Il est là et il n’est pas là. Il est là où il est.

M. MERLIN. – J’aimerais le faire venir là où je suis. Je me sens un peu seul, là où je suis. J’essaye ?

LE GUIDE. – Vous pouvez toujours essayer !

M. MERLIN. – M. Loyal ! M. Loyal ! J’ai retrouvé ma baguette magique… Apparaissez, M. Loyal.

LE GUIDE. – Ça, alors… Mais je ne savais pas… On ne m’avait pas dit… J’ignorais que vous aviez des pouvoirs… Que vous étiez des nôtres… Eh bien ! qu’est-ce que vous attendez ? Ça ne marche pas ?

M. MERLIN. – Non… Je ne comprends pas. Je ne comprends vraiment pas.

LE GUIDE. – Je me disais aussi… J’aime mieux cela… Vous n’êtes pas au bout de vos étonnements. Ici, rien ne marche comme… comme… là-bas, où vous savez.

M. MERLIN. – Je ne sais plus rien, rien…

LE GUIDE (pensif). – Vous avez su des choses…

M. MERLIN (sans écouter). – Bon, bien, réfléchissons, essayons de nous y retrouver. Ne perdons pas la tête. Il faut regarder la réalité, l’irréalité en face…

 

 

3.

 

LE DÉCAPITÉ parlant (La FEMME À BARBE) [cf. Vie et Secrets de Robert-Houdin, p. 161]. – Moi je peux vous aider. Je peux vous aider, moi, mon cher confrère. J’ai toute ma tête, moi. Suivez-moi… Mais oui, quoi ! Suivez mon regard.

 

Un inconnu scie lentement le trapèze sur lequel MLLE GYPSIE est assise.

 

Cependant, la tête coupée bouge, s’envole. D’autres numéros extraordinaires peuvent être imaginés, réalisés.

 

 

5.

 

Voix off du CLOWN BLANC. – C’est très étrange. Vous entrez là-dedans et vous disparaissez.

Voix off de MLLE GYPSIE. – Pour de vrai ?

LE CLOWN BLANC off. – Pour de rire. On essaye, pour voir ?

MLLE GYPSIE, off. – Et il n’y a pas de danger ?

LE CLOWN BLANC, off. – Aucun. C’est étudié pour. Alors, on y va ?

MLLE GYPSIE, off. – On y va …

 

Bruit de chute, cris d’angoisse, comme si elle était tombée de son trapèze.

 

MLLE GYPSIE apparaît, comme projetée dans l’Invisible, ou s’y laissant glisser.

 

MLLE GYPSIE (apercevant M. Merlin). – Ah ! C’est vous ! C’est vous, je suis sauvée…

Voix off de M. LOYAL (angoissée). – Nous voici rassurés.

M. MERLIN. – Vous étiez perdue, vous aussi ?

MLLE GYPSIE. – Je suis retrouvée, non, puisque vous êtes là… Vous êtes bien là, M. Merlin.

M. MERLIN. – Je suis là, oui. Mais où ? (Silence.) J’ai d’abord cru, en vous voyant, que j’étais de retour.

MLLE GYPSIE. – Vous étiez parti ?

M. MERLIN. – Oui, très loin, très profond. Tout près pourtant et c’est là le plus étrange… C’est bien ce que je craignais… Ce n’est pas moi qui vous ai rejointe… C’est vous qui…

MLLE GYPSIE. – Mais taisez-vous, taisez-vous donc ! Vous allez finir par me faire peur !

M. MERLIN. – Honnêtement, Mlle Gypsie, il y a de quoi, oui, il y a de quoi avoir peur.

MLLE GYPSIE (essayant de se rassurer). – Puisque vous vous y connaissez, M. Merlin…

M. MERLIN. – Je croyais m’y connaître. Connaître des secrets, sinon le Secret. Mais, justement, je ne m’y reconnais plus. Je ne suis plus, dans le mystère même, en pays de connaissance. (Silence.) Je ne connaissais rien au Mystère. Je trichais, Mlle Gypsie, j’étais un imposteur…

UN TRAPÉZISTE (joué par M. LOYAL du Cirque 1). – L’endroit est bon. Enfin il n’est pas si mauvais. On la monte ici, notre tente ? Les choses étant ce qu’elle sont… (Silence.) Les choses n’étant plus ce qu’elles étaient… (Silence.) Mais plus du tout… On pourrait trouver pire… On cherche ailleurs, Mlle Gypsie ? vous venez, Mlle Gypsie…

 

 

6.

 

LE CLOWN BLANC et L’AUGUSTE, les mêmes que dans Le Cirque 1, mêmes costumes, mais maquillages intervertis. MME ABACABA les accompagne.

Un fouet à la main, LE GUIDE les dresse, comme des chevaux ou des fauves. MME ABACABA n’a de regard – d’amour – que pour l’ex-clown blanc, son mari du Cirque 1. Le nouvel AUGUSTE est distrait et suit mal les injonctions du GUIDE.

 

LE GUIDE. – De toutes façons, le monde et les femmes sont ainsi faits, elles sont ainsi faites, les femmes, si je me souviens bien, que c’est l’autre, toujours, qu’elles choisissent. Celui qui n’est pas le mari, mais qui, s’il avait été le mari, eût lui-même été trahi au profit de celui qui…

 

Il entreprend, fouet en main, de dresser la seule MME ABACABA.

 

LE GUIDE. – L’ours est stoïque, c’est comme cela que l’on dit, dans le métier : stoïque. On ne sait jamais s’il est content ou pas, on ne peut jamais savoir ce qu’il pense, l’ours, il ne laisse rien paraître de ce qu’il éprouve et c’est pourquoi il est très difficile de savoir où l’on en est avec lui, ce qui rend les numéros de dressage particulièrement délicats. L’éléphant, c’est différent. Il suffit de le connaître, l’éléphant, d’être connu de lui, mais si on ne l’a pas déjà fait travailler, si on ne l’aime pas, déjà, l’éléphant et s’il ne vous aime pas, il n’y a rien à espérer, rien à tirer de lui. (Dressage, en silence.) Ours, éléphant ou autre, il faut sans cesse s’occuper d’eux, avoir l’œil sur eux. C’est lorsque le public ne voit rien, ne se doute de rien, que, bien souvent ce que l’on fait avec eux, ce que l’on obtient d’eux est le plus difficile. Il suffit à notre bonheur, à notre honneur que nous le sachions. Seul un professionnel sait, sent cela. (Silence, dressage, fouet.) Mais la femme, la femme rien ne la domptera jamais. Rien.

 

MME ABACABA regarde amoureusement le nouvel AUGUSTE (son mari dans Le Cirque 1).

 

LE GUIDE. – Rien, sinon l’amour. Mais allez savoir comment et pourquoi elles aiment… (cirque de l’amour. Avec mise à mort. Mais ce sera pour un peu plus tard, la mise à mort. (Cirque 1.) Tard ? Qu’est-ce que ça veut dire, tard ? Ni trop tôt, ni trop tard. Au bon, au seul moment. Il n’y a qu’un long, long moment indéfini. Coupé par l’entracte de la vie. C’est ce qu’on appelle l’éternité.

 

 

7.

 

MME ABACABA sur un signe du GUIDE le suit et s’éloigne, disparaît.

 

L’AUGUSTE. – Aucun danger. Ne t’inquiète pas. C’est un rêve.

LE CLOWN BLANC. – Qui rêve quoi ? Qui rêve qui ?

L’AUGUSTE. – Moi, je te rêve. C’est moi qui te rêve.

LE CLOWN BLANC. – Mais non ! Tu es dans mon rêve à moi. Un mauvais rêve !

L’AUGUSTE. – Tu paries ? Il me suffit de penser à autre chose, de rêver à autre chose, et tu disparais.

 

Il se concentre, sous le regard attentif, ironique du CLOWN BLANC, mais en vain.

 

LE CLOWN BLANC (malgré tout inquiet). – Et si on se réveillait… Si on essayait de se réveiller ?

L’AUGUSTE. – Qui ? Toi ou moi ?

LE CLOWN BLANC. – L’un ou l’autre fera l’affaire, non ? Fais-moi peur… (Essais inefficaces de l’AUGUSTE.) J’ai dit : peur.

L’AUGUSTE. – Tu n’as pas peur, toi ?

LE CLOWN BLANC. – Si, pour tout te dire, un peu… J’ai très peur.

 

Retour du GUIDE qui revient, seul.

 

LE GUIDE. – À votre tour. Venez. (Au CLOWN BLANC.) Tu es rêvé. (À l’AUGUSTE.) Toi aussi. Vous êtes tous, nous sommes tous rêvés. Lorsqu’Il s’éveillera, tout disparaîtra, nous disparaîtrons. Morts et vivants. En attendant, c’est moi qui commande. Suivez-moi.

M. MERLIN. – J’aimerais qu’ils soient dans le mien, de rêve. Comme j’aimerais. Mais je ne rêve pas, hélas !

MLLE GYPSIE. – Et notre tente ? Ça ne serait pas si mal, si on la dressait ici, notre tente. La tente de notre cirque. Non ? Pourquoi pas ici ? Oui, je sais bien… Mais il faut bien finir par se décider, non ?

 

 

8.

 

Elle voit arriver M. LOYAL et va joyeusement à lui.

 

MLLE GYPSIE. – Ah ! M. Loyal… Quel bonheur ! Enfin vous ! Comment êtes-vous arrivé ici ? Connaissez-vous le chemin du retour, au moins ? Et savez-vous où nous sommes ?

M. LOYAL. – Vous vous trompez, mademoiselle. Ce n’est pas moi. C’est moi. L’autre partie de moi-même. Nous serons réunis, un jour, moi et moi. Un jour, une nuit éternels. Ce sera le bonheur, enfin. À moins que l’on ne nous sépare. Regardez… Ou plutôt non, de grâce, mademoiselle, ne regardez pas…

 

Au fond du plateau, deux scieurs de long, scient lentement par le milieu les frères Siamois.

 

M. LOYAL. – Ces deux-là avaient été unis, réunis, dès leur passage sur la terre. Et voyez, voyez, ne regardez surtout pas, c’est trop horrible, ce qu’ils font, ce qu’ils osent faire d’eux… Cela peut m’arriver à moi et à moi, qui sait, lorsque les deux parties de mon être se confondront enfin. Qui sait…

 

 

8.

 

M. MERLIN regarde les clowns qui continuent de discuter.

 

M. MERLIN. – J’aimerais que vous soyez dans le mien, de rêve. Comme j’aimerais. Mais je ne rêve pas, hélas… La preuve…

 

Il effectue quelques numéros de manipulation. Retour du GUIDE.

 

M. MERLIN. – Il faut être présent, éveillé, drôlement réveillé, pour faire cela.

LE GUIDE. – Qui vous a appris ?

M. MERLIN. – Personne. D’abord, personne. J’ai appris seul. Et puis j’ai eu la visite d’un inconnu, un jour. (Il fait quelques tours.) Et il a fini de m’apprendre, il m’a appris les finesses… J’ai toujours souhaité, comme j’ai désiré, le retenir. Mais je ne l’ai plus jamais vu, jamais.

LE GUIDE. – Soyez satisfait, le voici.

M. MERLIN. – Mon inconnu ?

LE GUIDE. – L’inconnu.

L’AUGUSTE. – Alors, on la monte, la tente de notre cirque ? On ne trouvera pas mieux. Je ne crois pas que l’on puisse trouver mieux, pour la tente de notre cirque.

 

 

8 bis.

 

TÊTE COUPÉE DE LA FEMME À BARBE. X… vient à elle avec un rasoir et, à son grand effarement, il la rase… Guillerette musique funèbre.

 

L’EX-FEMME À BARBE (décapitée, rasée). – Pourquoi m’avoir fait ça, à moi, une artiste ? Elle est finie, la vie d’artiste ! Une femme sans barbe, c’est un chat sans moustache. Ma barbe à moi, c’était mon antenne, mon radar. Sans ma barbe, je ne vois plus rien, je ne sais plus rien, je ne suis plus rien. Qui suis-je ? Où suis-je ? Le monde a basculé, il m’a entraînée dans sa chute, le monde. Les choses ont bien changé, bien changé. Même dans mes plus lointaines tournées… à Singapour… à Boulder… je n’avais pas vu cela. Qui aurait jamais cru que ma seule impondérable barbe maintenait en équilibre le visible tout entier ?

 

 

9.

 

LE GUIDE. – De porte en porte. Ce n’est pas facile. Il faut connaître les mots de passe. Mais même en étant initié, même pour un professionnel comme moi, je suis guide, moi, je suis le Guide, ce n’est pas toujours facile. Pour vous, avec vous, ce sera long.

M. MERLIN. – Pour aller où ? Où donc me conduisez-vous ? À la sortie ?

LE GUIDE. – On fait le petit rigolo ? On se permet de rire ?

M. MERLIN. – Et si je refuse ?

LE GUIDE. – Ce serait bien la première fois.

M. MERLIN. – Eh ! bien, ce sera la première fois.

LE GUIDE. – Vous faites le malin, comme ça… Mais si fort que vous soyez, vous n’en menez pas large.

M. MERLIN. – Un peu d’amour… Et je prends le large, je suis sauvé, oui. Un peu d’amour, rien qu’un peu d’amour et vous n’existez plus.

LE GUIDE. – L’amour n’existe pas.

M. MERLIN (regardant MME ABACABA très élégante dans une robe 1880, venir vers eux). – (comme pour lui) Il n’existe pas, l’amour ?

 

 

10.

 

M. MERLIN (à MME ABACABA). – Je n’ai pas, je n’ai jamais eu le courage jusqu’à ce jour… Est-ce seulement le jour ? Drôle de jour… Je n’avais jamais osé, mais ici (ici ?) ce n’est pas pareil. Tout est si différent ici… Je vous aime, Mme Abacaba. Je vous ai toujours aimée…

MME ABACABA. – Qui êtes-vous, monsieur ? Je ne vous ai jamais vu, jamais. Et de qui parlez-vous ?

M. MERLIN. – Mais de vous Mme Abacaba, de vous. C’est au cirque, rappelez-vous, au cirque sur la piste, que nous nous sommes connus. Nous avons vécu des années dans la même troupe.

MME ABACABA. – Quel cirque ? Il y a vingt ans au moins que je n’ai plus été au cirque. C’était en 1860 ou dans ces années-là. J’étais une enfant encore. Le Cirque de l’Impératrice, si vous connaissez. Je me souviens encore de Léotard. Je revois Léotard sur son trapèze. Il était si beau, Léotard. J’étais un peu amoureuse de lui…

Elle suit du regard l’un des trapéziste du Cirque qui traverse la scène.

LE GUIDE. – Vous vous trompez de génération, monsieur. Ce sont des choses qui arrivent. Surtout ici. (Il répète, sur un ton plus grave) : surtout ici… La dame que vous voyez là est l’arrière-arrière-grand-mère de Mme Abacaba. Je vous accorde qu’elle lui ressemble beaucoup, qu’elles sont toutes pareilles l’une à l’autre, à y bien regarder. Il est vrai qu’elles sont mortes au même âge.

M. MERLIN. – Mais Mme Abacaba n’est pas morte, voyons !

LE GUIDE. – Ah ! bon. Peut-être. En effet. Pas encore. Mais c’est une question de jours. D’heures peut-être. Enfin pour vous. Car ici, il n’y a pas de temps.

M. MERLIN. – Pas de jour.

LE GUIDE. – Ni de nuit. Enfin, ce que vous appelez la nuit.

M. MERLIN (se donnant du courage). – La nuit est la nuit. Et c’est là de la nuit. Une belle et bonne nuit, rassurante à force d’être noire… Vous venez, madame… Madame ?

MME ABACABA. – Madame. On m’appelle Madame. Comment le saviez-vous ?

M. MERLIN. – Je sais des choses. J’ai toujours su des choses… Venez. Nous allons essayer de nous échapper… Venez, mais venez donc…

MME ABACABA. – Non merci, essayez sans moi. Il est trop tard pour moi…

 

 

11.

 

UN TRAPÉZISTE. – Dites donc, qu’est-ce que vous en pensez, là, ce serait pas mal… Il y a la place, toute la place, ce n’est pas la place qui manque pour la tente de notre cirque… Et regardez cette cendre… Ce ne serait pas mal cette cendre, toute cette cendre pour la piste de notre cirque…

LE GUIDE. – Mais qu’est-ce que vous avez tous à toujours chercher ainsi une place pour votre cirque. Tu ne vois pas où tu es ? Tu ne reconnais pas Médrano ? Tu n’as jamais passé au Cirque Médrano ?

LE TRAPÉZISTE. – Mais c’est une ombre de cirque !

LE GUIDE. – Tu es bien une ombre d’homme.

LE TRAPÉZISTE. – Ces ombres, toutes ces ombres, les artistes de Médrano dans la suite des âges… Regardez-les, mais regardez-les, ces ombres bien-aimées…

 

 

12.

 

Parade des artistes de Médrano, écuyères, clowns, acrobates, défilé, pantomime, musique sourde, désoriantante, poétique et belle… (À toi de jouer, Nicolas.)

 

 

13.

 

Dans les mêmes demi-ténèbres bleutées, toujours, à quelques indications on devine un cimetière. Tangos argentins authentiques. Voix authentiquement britannique qui, de loin en loin, et peut-être en divers reculs sonores, annonce :

– Ici, Radio Nuit…

Le GUIDE. – Le tango, ne le saviez-vous pas, est la musique de l’invisible…

Il s’approche d’une haute chapelle : une tombe où on peut lire en capitales : ROBERT-HOUDIN. Il choisit une clef à son trousseau, ouvre la porte du tombeau, entre, ferme derrière lui, disparaît à l’intérieur de la chapelle.

 

 

14.

 

M. MERLIN arrive dans le cimetière accompagné de MLLE GYPSIE. Ils s’arrêtent devant la chapelle. Tangos. Annonces : « Ici, Radio Nuit »…

M. MERLIN. – Je ne me trompais pas, Mlle Gypsie… La tombe de Robert-Houdin, j’y suis bien souvent allé en pèlerinage. Bien souvent. Mais je n‘y étais naturellement (naturellement ?) jamais arrivé par ces chemins-là. Je venais de l’autre direction, de la bonne direction, autrefois, celle de la vie. L’essentiel est d’y être tout de même parvenu. Aucune erreur possible. Encore que l’autre entrée de cette tombe, celle de Blois, soit différente.

MLLE GYPSIE. – J’admire votre sens de l’orientation, M. Merlin…

M. MERLIN. – Comme un ramier, oui… Comme une palombe… Robert-Houdin m’a toujours fasciné. Il a toujours orienté ma vie, Robert-Houdin. Figurez-vous que, sans presque oser me l’avouer, j’avais fini par me dire, par croire (comment aurait-ce été possible ? Mais, justement, le dernier secret, Mlle Gypsie, est que l’impossible, si l’on a certaines clefs, peut se transmuer en possible…). J’étais allé jusqu’à penser, oui, que c’était lui en personne, Robert-Houdin, qui m’avait initié. Mon inconnu… Mon maître inconnu, celui qui m’avait ouvert les chemins de l’inconnu (ces chemins, Mlle Gypsie…) lui, Robert-Houdin…

 

 

15.

 

La porte du tombeau s’ouvre, lentement, en grinçant. Apparaît LE GUIDE dont on comprend alors que c’était, que c’est ROBERT-HOUDIN.

ROBERT-HOUDIN. – Vous ne vous trompiez pas, mon enfant. C’était bien moi, Robert-Houdin… Mais en avez-vous jamais douté ? Aujourd’hui encore, j’aimerais vous aider, et votre jolie compagne. (Dieu, que les filles sont jolies, qu’elles étaient jolies, les filles !). S’il ne tenait qu’à moi, je vous inviterais immédiatement à entrer… C’est-à-dire à sortir. Mais si je ne doute pas de vos pouvoirs, ni de vos connaissances, mon cher petit, encore faut-il que vous en convainquiez les puissances des ténèbres. Encore faut-il montrer patte blanche aux puissances des ténèbres… Que savez-vous faire ? Je sais que vous connaissez beaucoup de secrets. Que vous en connaissez des tours et des détours. Mais c’est de retour qu’il s’agit.

 

Sans dire un seul mot, M. MERLIN fait quelques tours, assez simples, d’abord, puis de plus en plus fort.

ROBERT-HOUDIN. – Je m’incline… Personne, jamais, nulle part, même ici ne pourra rien objecter à cela. Allez… Les portes de la vie vous sont ouvertes… Et pensez quelquefois au pauvre Robert-Houdin dont on a, paraît-il, trop besoin ici pour lui permettre de s’évader.

 

Toujours en silence, M. MERLIN serre ROBERT-HOUDIN dans ses bras. Ils s’embrassent longuement. Puis il s’efface devant MLLE GYPSIE.

M. MERLIN. – Après vous, Mlle Gypsie.

Un dernier tango. Un dernier : « Ici, Radio Nuit… » MLLE GYPSIE entre dans la Haute Chapelle… La croix qui la surmonte s’efface. C’est maintenant l’Armoire noire.

 

 

16.

 

Retour à la scène du Cirque 1

 

 

12 bis.

 

Contorsions extraordinaires, mais retenues, du CLOWN BLANC du Cirque 1

 

LE TRAPÉZISTE. – Mais qu’est-ce qu’il fait ? Qu’est-ce qu’il peut bien faire, là, celui-là ?

LE GUIDE. – Il fait ce qu’il aurait dû faire là-bas.

LE TRAPÉZISTE. – En bas ?

LE GUIDE. – Il n’y a ni bas, ni haut, ni gauche, ni droite…

LE TRAPÉZISTE. – Ni bien, ni mal.

LE GUIDE. – Vraiment ? Vous croyez que le mal n’existe pas, qu’il n’existe pas, le mal ?

LE TRAPÉZISTE. – Mais ce n’est pas croyable ce qu’il fait là ? que fait-il, mais que fait-il donc ?

LE GUIDE. – Il accouche de lui-même. Enfin, il essaie, il fait son possible, reconnaissons-le. Mais c’est un peu tard sans doute. Il vaut mieux s’y prendre plus tôt. Beaucoup plus tôt. Avant d’arriver ici, en tout cas.

 

 

12 ter.

 

LE GUIDE regarde MLLE GYPSIE qui arrive suivie de M. MERLIN.

 

LE GUIDE. – Si belle, et si plaisante et si pure, oui. Et pourtant je l’ai surprise, tout à l’heure, je l’ai vue cette jeune femme adorable, arracher d’une main la peau légère de son visage et de l’autre celle, si douce, de son corps…

LE TRAPÉZISTE. – Et alors ?

LE GUIDE. – Et alors, il n’y avait plus rien de cette merveille que des yeux inquiets dans la broussaille de poils d’une tête monstrueuse… Mais elle a revêtu de nouveau sa peau, voyez…

 

 

13.

 

Dans les demi-ténèbres bleutées, un cimetière. L’AUGUSTE du Cirque 1

LE GUIDE. – Hélas ! pauvre Lodoïsk !

Ou/et – Alas ! poor Lodoïsk !

 

Tangos argentins authentiques. Voix authentiquement britannique qui, de loin en loin et peut-être avec divers reculs sonores, annonce :

Ici, Radio Nuit…

LE GUIDE. – Le tango, ne le saviez-vous pas, est la musique de l’invisible. Et, plus encore, celle du train dans la nuit.

(train)

 

M. LOYAL. – On espère l’impossible. On croit que l’impossible à la fin des fins, une seule petite fois, qu’une mince faille s’est formée dans le tissu serré de la réalité par où le… la… a glissé, par où a basculé la… le… Mais ce serait trop beau et je suis vraiment trop bête de m’y laisser chaque fois prendre. On ne peut compter sur rien, jamais, et surtout pas sur l’impossible.

 

 

17.

 

M. MERLIN ouvre le rideau, et réapparaît, hagard. – Ah ! oui ? vous trouvez ? Vraiment ? Vous n’êtes pas difficile… (Silence. Il respire comme délivré). L’odeur du cirque, vous la sentez, ce puissant, âcre et doux effluve de crottin et de désinfectant, l’âcre parfum des chevaux, des fauves et du sable, l’odeur du danger et du rire ?

 

Éclate la joyeuse musique du cirque et c’est le finale.

Le cirque 2 [version jouée]

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